| Ici, on a l'esprit de famille Présentation
faite dans le cadre de la Semaine québécoise des
familles
Mai 2004
Introduction
Je remercie les organisateurs de cette
rencontre de m'offrir l'occasion de partager avec vous
quelques éléments de réflexion concernant l'importance
de bâtir des milieux accueillants pour la famille. Je
présenterai tout d'abord quelques caractéristiques se
rapportant aux familles, pour enchaîner par la suite sur
le rôle déterminant de l'État et l'importance que
collectivement nous nous dotions d'un projet de société
qui valorise la famille.
Je rappelle brièvement que le Conseil
est un organisme aviseur qui, depuis quinze ans déjà,
cherche par ses activités à influencer les débats de
société et les orientations gouvernementales dans tous
les domaines en lien avec la famille. Les fonctions que
j'occupe à la présidence du Conseil de la famille et de
l'enfance ont renforcé ma conviction que la famille,
première de nos institutions et lieu de transmission et
de solidarité entre les générations, remplit des
fonctions qui sont à la fois source de développement
des personnes et de notre existence collective. D'où
l'importance d'en prendre soin.
1. La famille : quelques données
Sans tomber dans une multitude de
statistiques, il est nécessaire de garder à l'esprit
quelques éléments importants.
Vers 2051, soit à la demie du siècle,
la moitié de la population aura plus de 50 ans. Les
personnes âgées de 65 ans et plus représenteront 29 %
de la population comparativement à 13 % actuellement. On
peut imaginer les impacts que cela aura sur la
disponibilité de la main-d'oeuvre. Il faut se rendre
compte que pour la première fois dans la société
québécoise autant de familles comportant quatre et
même cinq générations se côtoieront. D'où des
solidarités accrues, mais aussi des responsabilités et
des obligations additionnelles.
Autre élément significatif, la
population augmente moins vite au Québec que dans le
reste du Canada. Le nombre de naissances a fondu au cours
de la dernière décennie de près de 25 %. L'immigration
est certes un moyen de retarder la perte de croissance de
la population, mais il est constaté que les nouveaux
immigrants intègrent très rapidement des comportements
analogues aux couples québécois en matière de
fécondité en limitant le nombre de naissances.
On dit souvent que le Québec n'est pas
une province comme les autres, on le constate notamment
par certaines caractéristiques de la société
québécoise. Ainsi, la proportion de couples vivant en
union libre était de 30 % en 2001, soit trois fois
supérieure à celle des États-Unis et même supérieure
à celle de la Suède (24,5 %). Il y a au Québec plus
d'enfants nés hors mariage, soit six naissances sur dix,
que de naissances issues de parents mariés.
La composition des familles s'est aussi
modifiée. Retenons que 30 % des familles avec des
enfants mineurs sont monoparentales ou recomposées. Sans
oublier certaines particularités, telles la garde
partagée ou les enfants qui vivent avec des parents
homosexuels.
Les modes de vie se sont aussi
transformés. Ainsi 78 % des femmes de 20 à 44 ans qui
ont des enfants de moins de 16 ans sont en emploi. Même
lorsque l'enfant a moins de trois ans, les mères sont au
travail dans une proportion de 71 % des cas. Il s'agit
là d'une tendance constante dont il faut tenir compte.
Il est donc illusoire de penser à un retour en arrière.
Il faut davantage s'interroger sur l'adaptation de notre
société et de nos politiques publiques à ces nouvelles
réalités familiales.
On pourrait être tenté de penser que
puisque les femmes travaillent, le revenu des familles
biparentales a doublé. Or, lorsque l'on analyse
l'évolution des revenus disponibles, c'est-à-dire
après impôts et transferts, en tenant compte du coût
de la vie, on se rend compte, qu'en dix ans, le revenu
moyen de ces familles ayant des enfants de moins de 18
ans, a progressé de 8 % seulement. D'ailleurs,
l'amélioration est très récente puisqu'en 1998 ce
revenu était presque l'équivalent de celui de 1989.
Dans ce contexte, on peut comprendre pourquoi les
familles qui ne peuvent compter que sur un seul revenu de
travail se retrouvent en grand nombre sous le seuil de
faible revenu.
Une autre réalité qu'il est important
de soulever est le soutien qu'accorde la famille aux
aînés en perte d'autonomie. Le Conseil est préoccupé
par cette question et a rendu public, hier (le 11 mai),
un Avis que je vous invite à consulter. Ce qui se
dégage de notre recherche est que 50 % des personnes
âgées en perte d'autonomie reçoivent de l'aide
uniquement de la famille et des amis. Lorsque l'on ajoute
les personnes qui bénéficient à la fois du soutien de
l'État et de la famille, c'est 75 % des aînés en perte
d'autonomie qui sont aidés par leurs proches.
Cette prise en charge dure en moyenne
neuf ans, tout en s'accentuant dans le temps.
Généralement, ce soutien s'ajoute aux responsabilités
parentales, puisqu'il est démontré que l'âge moyen des
personnes aidantes est d'environ 45 ans. On comprend
mieux l'expression " génération
sandwich " lorsqu'il est question de ces
personnes, le plus souvent des femmes, qui doivent
partager leur temps entre les soins dispensés à leurs
enfants et ceux à l'égard de leurs parents.
2. Les milieux sont-ils accueillants? Deux
sondages
En tenant compte de la multiplicité
des familles et de la mouvance des parcours de vie
conjugale, comment bâtir des milieux plus accueillants
pour les familles? Est-ce qu'au Québec, on a l'esprit de
famille?
Je ferai ici référence à deux
études. Le premier document concerne la conciliation
famille-travail et l'autre est un sondage qui fait état
de l'accueil réservé à la famille dans différents
milieux de la société.
Dans le premier cas, il s'agit d'une
enquête dirigée par le Conseil de la famille et de
l'enfance auprès de cinq entreprises du secteur privé
et une entreprise du secteur parapublic qui emploient
entre 74 et 340 employés. Dans chaque entreprise, on a
recueilli les commentaires des représentants de
l'employeur, de ceux des employés et des utilisateurs
des mesures de conciliation famille-travail en vigueur.
Ce que nous apprend ce rapport est que
les mesures formelles demeurent rares et difficiles à
obtenir. Les arrangements informels entre le supérieur
immédiat et l'employé demeurent la règle lorsqu'il
s'agit d'adapter les conditions de travail aux réalités
familiales. Là, où nous avons été surpris est
l'unanimité avec laquelle l'ensemble des personnes
interviewées ont affirmé l'importance pour elles de
pouvoir compter, tant sur des mesures formelles que sur
la possibilité d'arrangements informels lorsqu'elles
doivent régler des problèmes de conciliation. Un cadre
trop rigide de mesures peut donc s'avérer contraignant
pour les parents. Cette enquête est venue appuyer notre
conviction que, dans ce domaine, la solution ne passe pas
par l'adoption d'une mesure unique, par exemple la
semaine de quatre jours, mais par une approche attentive
aux besoins des familles qui permet davantage de
diversité dans les mesures et de souplesse dans
l'organisation du travail.
Le monde du travail a donc un rôle
important à jouer dans la mise en place d'un milieu
accueillant pour les familles, mais qu'en est-il des
autres milieux? À ce sujet, je vous invite à consulter
" l'étude sur l'accueil réservé à la
famille dans différents milieux " que vient de
rendre public le Comité de la Semaine québécoise de la
famille.
Ce sondage téléphonique a été mené
auprès de 1 000 personnes en mars dernier. De façon
générale la très grande majorité des personnes
interrogées sont d'avis que les familles avec enfants
sont bien accueillies dans les différents milieux de la
société et que cet accueil s'est amélioré depuis une
dizaine années, sauf au niveau des services publics.
C'est en effet dans les services de
santé, les transports en commun et les centres de
loisirs que l'on enregistre une plus faible proportion de
répondants qui considèrent être bien accueillis, soit
81 % par rapport à 97 % lorsqu'il s'agit des commerces.
On peut donc soutenir qu'il y a encore place à
amélioration dans la reconnaissance et le soutien aux
responsabilités parentales et que l'État a lui aussi sa
part à faire sur le sujet.
3. Quelques pistes de réflexions du Conseil de
la famille et de l'enfance
Ce qui m'amène à vous soumettre
quelques pistes de réflexions que le Conseil de la
famille et de l'enfance véhicule au travers ses
différentes publications dont son rapport le plus
récent " Les parents au quotidien ", qui
constitue un document très actuel sur la situation et
les besoins des familles et des enfants.
Le premier élément est la nécessité
d'être conscient des enjeux, particulièrement de tout
ce qui est demandé à la famille. Par exemple,
actuellement, on souhaite le maintien à domicile des
personnes âgées le plus longtemps possible. D'autre
part, avec le virage ambulatoire, les personnes
entreprennent leur convalescence de plus en plus
hâtivement à leur domicile. Jusqu'à quel point se
préoccupe-t-on des impacts de ces orientations
gouvernementales sur les familles qui assument des
charges additionnelles, particulièrement dans un
contexte où les enfants sont moins nombreux et moins
disponibles? Prend-on pour acquis la famille?
Reconnaît-on l'apport de tous les
parents à la société? Il y a lieu de se le demander
lorsque l'on constate que la majorité des mesures de
soutien économique aux familles sont accordées en
fonction des revenus familiaux et que ces mesures
excluent encore une grande partie de celles-ci.
Les mesures annoncées lors du dernier
budget québécois, par exemple le Soutien aux enfants,
les investissements dans les services de garde ou l'aide
au logement, sont des pas dans la bonne direction.
Toutefois, le Conseil rappelle qu'une politique familiale
se doit d'être distincte d'une politique de lutte contre
la pauvreté.
Le soutien de l'État à l'égard des
familles doit se manifester dans un vaste champ
d'activités, notamment par des interventions au niveau
des conditions de travail pour atténuer les impacts des
emplois précaires et atypiques. Il est aussi souhaité
que le gouvernement facilite l'accès aux vacances, aux
congés parentaux et familiaux de façon à mieux
soutenir les parents dans l'exercice de leurs rôles.
Enfin, nous devons tous nous montrer
solidaires à l'égard de la famille et revendiquer un
meilleur soutien pour celle-ci. Les impacts des
changements démographiques nous incitent à mettre
collectivement la famille au centre de nos
préoccupations. Dans un sens, il s'agit d'une question
de survie nationale.
Conclusion
Je conclus en réaffirmant la nécessité de développer
une vision de la famille positive et de partager tous
ensemble un projet de société centré sur la famille
dans toute sa modernité. C'est alors que nous pourrons
parler d'une société qui a l'esprit de famille.
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