![]() |
Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
|
Pensons famille |
Volume 17, numéro 82, novembre 2005 |
|
| Dre Hélène David Image
de la conférence Écouter Voir Professeure titulaire Département de psychologie Faculté des arts et des sciences Université de Montréal |
| La fratrie en général Pourquoi titrer l' « Amère belle-mère »? Les nouvelles réalités sociales nous obligent à revoir la constellation familiale dans une perspective dans laquelle plusieurs histoires , plusieurs romans familiaux, se côtoient, s'entrecoupent, voire s'entrechoquent. Jamais probablement, la notion de sentiment de culpabilité inconsciente n'a-t-elle été autant d'actualité que dans le contexte des familles recomposées. Et que dire des considérations sur les liens de la chair, les liens du sang, qui n'existent pas dans le statut de belle-mère. Le thème de la maternité par alliance semble constituer un tabou de la maternité que la psychanalyse a très peu exploré Relisons Médée, le célèbre mythe qui unit deux femmes, Médée et Creüse. Dans ce mythe, la mère criminelle et la marâtre sont déchirées par l'amour pour Jason, l'homme qui a partagé successivement leur lit. Comment Créüse peut-elle être une belle-mère heureuse et libre de son amour quand Médée, la femme délaissée et la mère abandonnée, veille dans l'ombre, guettant sa proie, Créüse, pour mieux la détruire , envenimer la nouvelle vie que son ex-mari veut lui offrir . La mythologie reste désespérément d'actualité et rend encore compte de ces belles-mères trop souvent amères et de ces mères biologiques qui se sentent trop souvent rabaissées et déçues, et qui peuvent devenir, dans les cas extrêmes tel qu'évoqué par le mythe de Médée, des mères filicides. Médée est l'histoire mythique d'une femme qui a passionnément aimé un homme, au point de tout quitter, et même de tuer pour lui. Médée, c'est l'histoire d'une femme trompée et abandonnée par cet homme de qui elle a eu deux fils, mais qui lui a finalement préféré une autre femme . Médée, c'est une histoire de jalousie, de vengeance, en même temps que d'amour maternel. Médée vient chercher en nous toutes ce qu'il y a de plus crû, de plus intense, de plus violent. C'est l'histoire d'une passion amoureuse qui se termine tragiquement. Médée, incapable d'accepter d'être rejetée et remplacée par une autre femme, incapable d'imaginer ses deux fils en relation avec sa rivale, tuera à la fois la nouvelle conjointe de son mari de même que ses propres enfants. Médée dit de ses enfants : « C'est moi qui leur ai donné la vie, c'est moi qui leur donnera la mort ». Médée punit par là son mari puisqu'il perdra à la fois sa nouvelle épouse et ses fils, ce qui pour Médée n'est que juste châtiment pour un amour-propre blessé par le sentiment de trahison et d'abandon. Médée avait renoncé à tout et commis les pires gestes pour l'amour de Jason, en retour de quoi elle espérait une reconnaissance et un amour inconditionnels de la part de son conjoint. Lorsque, convaincue qu'elle ne pouvait le reconquérir, elle se laisse aller à son immense chagrin, les pires émois de violence et de cruauté sont déclenchés. Lorsqu'on sait à quel sentiment équivoque et à quel besoin primitif se nourrit la passion, nous devrions nous inquiéter à juste titre de l'intensité de la relation de ces Médée avec leurs conjoints. Toutes les femmes filicides que j'ai rencontrées dans ma pratique clinique ont établi des relations passionnelles avec leurs partenaires. La passion, écrit Aulagnier11, transforme ce qui aurait dû rester objet de plaisir et objet de demande en un objet qui vient prendre place dans la catégorie du besoin. Penser la souffrance de la rupture, c'est accepter que l'autre porte en lui le risque, et peut-être le désir, de sa propre mort. Les conjoints veulent les « achever » en les quittant. Une mère filicide (qui a tué son enfant) me disait : « Il s'en fout que je sois en prison. Il est bien débarrassé de moi et de ses responsabilités de père. Il s'envoie en l'air avec la première venue ! » Voilà le sort, sinon la réputation, qui peut attendre la belle-mère, dans des contextes aussi intenses de rivalité et de jalousie. A des degrés moindres, n'y a-t-il pas toujours quelque émoi de cette nature qui habite chacune de nous lorsque nous devons accepter qu'une autre femme, quelquefois elle-même mère, s'occupe de notre enfant? Les relations entre deux femmes qui partagent, dans des espaces et des temps différents, l'amour et le lit du même homme, sont souvent difficiles, encore plus lorsqu'elles sont marquées par la présence d'un ou de plusieurs enfants que la mère biologique, telle Médée, doit accepter de partager avec cette autre femme, cette méchante belle-mère, cette marâtre, comme les contes l'ont si souvent décrite. Créüse et Médée La rivalité entre Créüse et Médée n'est pas sans rappeler la rivalité de deux soeurs pour leur père, sans compter la rivalité d'une fille et de sa mère dans le partage fantasmatique inconscient du désir sexuel pour le même homme. Ne voulant surtout pas perdre une place que personne d'autre ne peut lui ravir, celle d'une mère donatrice de vie et dispensatrice de tout ce qui est supposé être pour l'autre source de plaisir, de quiétude et de joie, Médée se révolte et se venge en tuant d'abord Créüse, puis ses propres fils. Dans cette tragédie, Médée, écartelée entre la haine et le déshonneur, ne trouvera de soulagement que dans le crime. Mais, d'un autre côté, pourrait-on imaginer des fantasmes de culpabilité chez Créüse qui, dans la situation de prendre place dans le lit de son conjoint, Jason, vient écarter la rivale du premier lit, Médée ? En effet, elle a jeté hors du lit la mère biologique (ou dans le fantasme, sa propre mère) pour occuper une place dessinée dans les sillons du sexuel, et non dans ceux de la reproduction. Nous l'avons vu, le désir non avoué de Jason est l'amour qu'il porte à Créüse et, surtout, le désir qui le tenaille d'avoir enfin la possibilité de devenir roi. Son désir profond n'est donc pas tant celui de faire de Créüse la mère de ses enfants, que celui de s'élever aux rangs de la noblesse et, qui plus est, au bras d'une princesse jeune et séduisante... Cette tragédie pourrait-elle nous aider à regarder plus près de nous qui seraient les Créüse et Médée d'aujourd'hui ? Dans le contexte social actuel où le taux de divorce atteint des proportions inégalées dans l'histoire, où les recompositions familiales sont sans cesse plus nombreuses et complexes, qui ces deux femmes mythiques peuvent-elles incarner ? Créüse est cette femme que l'on qualifie souvent de marâtre ou de putain et qui, dans le fantasme de rivalité, vient rappeler au couple pur que le démon de la sexualité existait, et que la sorcière libidinale pouvait triompher de la Vierge qui enfante et qui materne ? Médée est la mère biologique, humiliée et enragée parce qu'abandonnée par un homme tombé sous le charme d'une femme plus jeune et plus séduisante . En occupant la place dans le lit de son conjoint, la belle-mère se trouve à écarter la rivale du premier lit. Mais de quel premier lit parle-t-on alors : du lit originaire, celui de sa propre conception, du lit oedipien de ses désirs incestueux, ou du lit réel d'une femme précédente qui a donné naissance à un enfant avec un homme qui est maintenant son partenaire ? Nous pouvons alors imaginer combien difficile il peut être pour une belle-mère dont l'Oedipe a été précairement vécu, et dont la bisexualité psychique ne serait pas acquise, de supporter la situation d'un beau-fils ou du belle-fille qui lui exprime son indifférence, son rejet, voire carrément sa haine. Dans son article Le roman familial, Freud (1909) présente le phénomène du roman familial comme une expérience normale et universelle de la vie infantile qui devient pathologique lorsque l'adulte continue d'y croire. Le roman familial est refoulé avec la résolution du complexe d'Oedipe et n'est accessible que sous la forme de vestiges. Par ce processus, dans un premier temps, le petit enfant voit dans ses parents la toute puissance absolue. Il les situe dans un monde à part, ils sont au-dessus et différents de toute autre personne. Mais cette tendance à magnifier les parents se heurte, à un moment donné, aux modifications de la vie réelle. L'enfant échappe à cette impasse en s'inventant un monde. C'est ainsi qu'il va s'inventer une biographie différente pour essayer d'expliquer la nouvelle situation. L'enfant se voit donc placé face à deux couples de parents : les parents réels qu'il ne considère pas comme les vrais et les parents royaux imaginaires. N'arrivant plus à différencier lesquels sont ses vrais parents et pour tenter de clarifier cette confusion, l'enfant pourrait se sentir justifié de croire qu'il a une bonne mère et une mauvaise mère, un bon père et un mauvais père. Ainsi, la présence d'un dédoublement concret des figures parentales est propice à rendre plus difficile l'unification en une seule représentation des aspects bons et mauvais de celles-ci, ce qui peut se manifester, nous le savons, par une tendance au clivage. Dans le cas des familles recomposées, pour protéger sa mère de ses fantasmes agressifs et pour éviter de se retrouver dans un conflit de loyauté vis-à-vis d'elle, l'enfant peut donner forme au clivage en se sentant justifié de croire qu'il a une bonne mère et une méchante belle-mère Dans l'imaginaire populaire, la marâtre est souvent décrite comme séductrice, égoïste, vaniteuse, avide, vengeresse, mensongère, malveillante, manipulatrice, indigne de confiance, toute-puissante et redoutable. Les contes de fées véhiculent ce mythe de la « godmother » et de la « stepmonster », ce clivage entre la Vierge et la putain. De Cendrillon à Blanche-Neige, en passant par Aurore l'enfant martyre, la belle-mère a donc le plus souvent mauvaise réputation. Une belle-mère explique : « Je me disais toujours, lorsque j'étais fâchée contre mon beau-fils : il ne faut pas que j'en parle parce qu'ils vont dire : « Regarde comme elle est méchante...on sait bien, ce n'est pas son enfant ! » C'est beaucoup mieux accepté lorsqu'on se fâche contre ses propres enfants. Dans les familles où il y a une belle-mère, on est toujours une méchante belle-mère. » Sur quoi repose cette idée qu'on se fait de la « marâtre » ? Que vient-elle « trop » réveiller en nous ? Le positionnement psychologique de la « marâtre » risque de favoriser, chez tous les protagonistes, une reviviscence oedipienne assez inconfortable : la mère biologique, la belle-mère et son conjoint sont plongés dans une situation triangulaire qu'ils n'ont pas nécessairement choisie, du moins consciemment, mais qu'ils doivent apprivoiser. Une mère biologique explique : « Je n'ai pas choisi de me séparer, je n'ai pas choisi que mon ex-mari cohabite si rapidement avec une autre femme, je n'ai pas choisi que cette femme ait une petite fille de l'âge de la mienne, et j'ai dû accepter de lui confier ma fillette une semaine sur deux. Je vous jure qu'il faut être très mature pour accepter tout cela. Si j'avais pu prévoir qu'un jour, ce serait une autre femme qui s'occuperait de ma fille, et sans que j'aie un mot à dire sur le choix de cette femme! ». Alors qu'une autre, belle-mère de son état, dira : « La rivalité avec l'ex de mon conjoint se joue plus du côté du maternel. Cette personne-là veut que je m'occupe de son enfant, mais ne veut pas que son enfant m'apprécie, encore moins qu'il m'aime. Je peux aimer cet enfant-là mais je paie cher le prix de cet amour ». Une autre belle-mère ajoute : « Lorsque ma belle-fille de 14 ans nous a quittés pour aller vivre chez sa mère, c'est comme si c'était ma propre fille qui partait. J'étais étendue sur le lit et je pleurais à chaudes larmes. Je savais que je ne pouvais pas la retenir, j'avais à peine le droit de dire ce que je ressentais ». De quelle maturité parle-t-on alors lorsqu'il est question de se partager l'amour d'un enfant? À l'aune de quelle source se nourrit cet amour et cette acceptation de la situation ? Quinodoz (1999) avance l'hypothèse suivante : si le mythe a donné à Oedipe deux couples de parents, c'est pour exprimer une tendance inconsciente universelle à dédoubler les imagos parentales et les affects correspondants afin d'éviter inconsciemment l'angoisse de castration et, au niveau des affects, le conflit d'ambivalence oedipien ainsi que le sentiment de solitude éprouvé devant le couple des parents. Et lorsque ce mécanisme psychique de dédoublement des imagos parentales vient s'inscrire dans une réalité externe de dédoublement concret, risquerait-on l'hypothèse qu'il soit plus difficile pour l'enfant de surmonter le complexe d'Oedipe, comme pour les protagonistes adultes de réaménager leur place dans leur scénario oedipien précoce? Avant, les familles étaient formées de deux parents avec plusieurs enfants, maintenant, pourrait-on dire, elles sont formées de beaucoup de parents avec très peu d'enfants. Hélène Deutsch disait déjà, en 1945 : « Tant que la belle-mère est simplement l'épouse du père ou, pis encore, l'objet sexuel du père, la femme qui dort auprès de lui, elle restera la méchante belle-mère ». La réalité psychique de l'Oedipe et de ses avatars a-t-elle vraiment changée depuis 1945? Dans le fantasme de l'enfant, les parents biologiques n'ont pas de vie sexuelle puisque c'est lui, l'enfant, dans son désir oedipien, qui porte le désir pour son parent du sexe opposé. Il ou elle écarte inconsciemment le parent du même sexe mais, dans la réalité du divorce, c'est une séparation accomplie, et non fantasmatique, qui prend place, avec toute la culpabilité de l'enfant d'y être pour quelque chose grâce à la toute-puissance de son désir oedipien. Comment se permettre, après la culpabilité souffrante du désir oedipien réalisé, d'aimer un ou une partenaire qui prend une place sexuelle tangible auprès du parent, et une place tangible dans le lien d'autorité vis-à-vis l'enfant ? Dans ces cas, la belle-mère ne peut être qu'une « putain », le versant sale, proscrit et illégal du tabou de l'inceste et de la sexualité. C'est une belle-mère qui explique : « Avant que j'aille habiter avec mon conjoint, il m'aurait décrite comme une petite princesse toujours bien habillée, qui est toujours parfaitement mise, avec les ongles bien soignés. Il ne m'aurait jamais imaginée cuisiner pour ses enfants. J'étais l'objet sexuel qu'on sort, qu'on montre ». Lorsque Freud, dans Totem et Tabou (1912), traite de l'interdiction des rapports incestueux chez les peuples dits primitifs, il parle d'un type d'inceste où la parenté de sang est remplacée par la parenté totémique de telle sorte que dans les prohibitions totémiques, l'inceste réel ne constitue qu'un cas spécial. Dans ce système, la loi de l'exogamie défend à l'homme l'union sexuelle avec n'importe quelle autre femme de son groupe, c'est-à-dire avec un certain nombre de femmes auxquelles ne le rattache aucun lien du sang, mais qui sont cependant considérées comme des consanguines. Plus près de nous, Françoise Héritier (1994) se pose différemment la question : pourquoi un homme ne peut-il pas coucher avec deux soeurs ? A son avis, à côté des relations entre père et fille, entre mère et fils, entre frères et soeurs, il existe un inceste du deuxième type qui concerne en particulier les consanguins de même sexe partageant un même partenaire. Héritier (1994) inclut l'interdit des deux soeurs comme relevant d'un inceste homosexuel indirect de deuxième type car il y a, par l'intermédiaire d'un partenaire commun, rencontre de deux consanguins de même sexe qui n'auraient pas dû être dans ce type de rapport. La courte vignette qui suit, bien qu'atypique heureusement, nous rend tout de même compte de constellations oedipiennes qui, même extrêmes comme dans ce cas-ci, mettent en lumière les caractéristiques incestueuses qui à la fois attirent et séduisent, mais en même temps portent toute la force du tabou et de l'interdit social. Claire est divorcée et a refait sa vie avec le conjoint, divorcé lui aussi, de sa soeur aînée. Claire s'était mariée très jeune, à dix-neuf ans. Elle dit de ce premier mariage : « Mes parents se sont séparés le jour de mon mariage ». Condensation, réécriture du roman familial ou réalité vécue , voilà donc pour les débuts de la vie de couple de Claire. Son père s'est remis en couple avec une femme dont Claire dit, avec candeur : « À trop m'occuper de mon père, ma belle-mère pensait que je voulais séparer son nouveau couple » « Mon conjoint actuel, dit Claire, était depuis longtemps comme un grand frère pour moi. C'est une bonne personne. Il était divorcé de ma soeur depuis quatre ans. Ca m'a fait de la peine. J'aurais jamais imaginé qu'ils divorceraient un jour ». « Ma soeur, moi, je l'aimais. Elle ne me parlait plus depuis son divorce. Quand elle a su pour moi et son ex, elle m'a traitée de toutes sortes de noms. Les gens aiment les histoires croustillantes. Ils auraient voulu que moi et le conjoint de ma soeur on ait eu des relations intimes avant nos divorces, mais ce n'est pas vrai, ce n'est pas arrivé. Lui, il a eu trois enfants avec ma soeur et moi, j'en ai eu deux avec mon premier mari. Mon conjoint est le parrain de ma fille et moi je suis la marraine de son garçon. Son ex-femme, ma soeur, lui a refusé la garde de ses enfants, et même des droits de visite plus étendus. Elle est très fâchée contre lui et moi et punit ses enfants à cause de cela. Dès fois, j'ai de la difficulté à regarder ses enfants. Je me dis : « Qu'est-ce qu'ils pensent de moi? » Ils m'ont dit au début : « On est fâchés. Ca n'a pas de bon sens que mon père et ma tante se retrouvent dans le même lit ». Pour les enfants, poursuit Claire, ce n'est qu'une histoire de sexe. Ils ne comprennent pas que c'est une relation amoureuse. Quand même, j'étais mal à l`aise au début : Juste sortir par la même porte de chambre que lui, je me disais : « Mon dieu! Qu'est-ce qu'ils vont penser? » Aujourd'hui, je me dis que ça aurait été la même chose avec une étrangère. Ils ne sont pas obligés de m'aimer ». « Dès fois, je dis à mon conjoint que ma soeur me manque. J'ai su qu'elle s'était remise à parler à ma mère. Avec le bagage qu'elle a eu dans l'enfance, elle se venge sur moi. Par exemple, elle avait une belle vie de couple avec son mari. Ma soeur était une personne qui avait de belles valeurs. Même qu'à un moment donné, elle était un peu mon idole parce que je la regardais et je me disais : « Oh que j'aimerais vivre une vie comme la sienne, elle qui a fait des études et qui est devenue technicienne de laboratoire. Elle avait un bon salaire, un bon mari, mais leur relation a quand même été catastrophique. Moi, sérieusement, je trouve ça triste, mais c'est tout contradictoire parce que je suis rendue en couple avec son conjoint. Je la sais seule, elle n'a pas de conjoint, elle est sous antidépresseurs. Moi je la regarde vivre de loin, et quelquefois, j'ai l'impression que je veille sur ses enfants quand ils sont chez moi. Mais je ne veux pas la voir, je ne suis pas capable. Je me sentirais abaissée parce que je suis avec son conjoint. Elle a dû se sentir trahie par moi parce qu'avant, on s'entendait bien, on était complices. Si elle était restée avec son mari, je ne me serais jamais rapprochée de lui. J'ai vu grandir cet homme-là. Je l'ai vu grandir et évoluer en beauté. Même intérieurement, c'est un bel homme ». « Avant, c'était ma jeune soeur qui était le mouton noir de la famille. Maintenant, c'est moi qui l`est devenu parce que j'ai divorcé et je me suis retrouvée avec un homme qui appartient à ma soeur. Ma mère ne veut plus voir ni moi, ni mon conjoint d'ailleurs. On se sent très isolés. « J'étais attirée par le conjoint de ma soeur avant même qu'il sorte avec elle. Il était le grand ami de mon frère et c'est comme cela que ma soeur l'a rencontré. J'étais beaucoup avec lui, j'aimais son visage. On pouvait discuter de tout et de rien et jamais il ne portait de jugement. Quand il s'est divorcé, je me suis rendue compte que quand j'étais près de lui mon coeur battait, j'étais nerveuse, j'avais froid. Il m'a déclaré son amour et on est ensemble depuis ce temps ». « Si ma soeur était morte, j'aurais essayé de continuer de faire ce qu'elle faisait avec ses enfants. Mais là, elle est vivante et elle en veut à moi et à son ex, ce qui est très dur pour les enfants. Je me suis rendue compte que ma soeur est beaucoup entre nous autres, qu'elle fait partie de la maison; elle est présente dans ma tête inconsciemment. C'est probablement le blocage qui fait cela ». « Mon but depuis que je suis jeune, c'était de réunir toute ma famille, mon père, ma mère, mes soeurs et mon frère puis je me suis acharnée là-dessus à m'en faire mal , mais aujourd'hui, je ne veux plus ça. Je ne veux pas recommencer à vouloir faire une famille qui s'aime avec tous les morceaux éparpillés. Que chacun règle ses conflits ». Cette vignette, surdéterminée de multiples composantes oedipiennes, de sentiments de culpabilité, de réparation et de retours en acte de refoulés incestueux, nous interroge plus particulièrement sur cette attirance pour un homme qui est aussi son beau-frère. N'y a-t-il pas justement, dans l'appellation de « beau-frère », le statut de frère qui , implicitement, traduit le mouvement de l'interdit social incestueux de la consanguinité ? Dans quelle mesure la belle-mère ne se retrouverait-elle pas toujours, à divers degrés, dans cet équivalent d'un interdit social d'une consanguinité sexuelle et psychique de partager le même homme avec une rivale, connue ou non, mais avec qui cet homme est devenu père d'un ou plusieurs enfants? Nous l'avons dit en guise de préambule, en plus de favoriser la reviviscence du complexe d'Oedipe, la situation psychologique de la belle-mère pose la question de l'identique et du différent entre deux femmes choisies successivement par un même homme et qui, de surcroît, partagent la relation avec le même enfant. Par l'intermédiaire d'un partenaire commun, la belle-mère touche et rencontre la mère naturelle (ou dans le fantasme, sa propre mère). Ce ne sont pas que deux femmes qui, dans une sorte de rapport homosexuel inconscient, partageraient le même homme, mais deux « mères » qui labourent dans le même sillon l'affection et l'amour pour le même enfant et le même homme. Suivant cette logique, nous serions tentés de reprendre l'idée de Françoise Héritier (1994) en proposant qu'il pourrait y avoir, pour la belle-mère, la présence inconsciente d'un inceste homosexuel de deuxième type, même si l'on doit souligner la différence entre la consanguinité réelle dans le cas des deux soeurs et la consanguinité imaginaire dans le cas de la belle-mère. Il n'en demeure pas moins que la belle-mère se voit toujours placée en territoire occupé par l'ombre de la mère biologique puisque cette dernière y a laissé sa trace, son empreinte et sa progéniture, sorte de parenté totémique susceptible d'apporter une couche supplémentaire de culpabilité dans le nouveau lit conjugal. Claire ne dit-elle pas que sa soeur appartient à son conjoint ? Quand la belle-mère entre en scène dans une cellule familiale en recomposition, c'est habituellement les filles qui supportent moins facilement que les garçons de renoncer à l'intimité avec le père, se sentant trahies et abandonnées de lui. Une belle-mère nous décrit ceci : « Au début, ma relation avec les deux fillettes de mon conjoint étaient très bonnes...jusqu'au jour où j'ai décidé d'aller habiter avec eux. La plus vieille avait presque 14 ans. C'était elle qui décidait un peu tout à la maison. En fait, jusqu'à mon arrivée, c'était elle la femme de la maison. Elle faisait la liste d'épicerie, et son père l'écoutait à la lettre. Il y a donc eu des tiraillements parce que je lui ai expliqué que c'est moi maintenant qui ferais le budget et les courses. Elle a fini par s'y habituer mais lorsque j'ai quitté pour trois mois pour aller m'occuper de mon père, elle a repris tout le contrôle de la maison et à mon retour, ce n'était plus vivable. J'ai pris la décision de les laisser lorsque son père a refusé de prendre position et de sévir après qu'elle m'ait crié : « Tu ne vois pas que personne ne t'aime ici, que personne ne t'a jamais aimée? » C'est à ce moment que j'ai décidé de partir ». Et voilà, c'est dans l'attitude du père pris entre deux femmes, sinon trois, que réside souvent la survie d'une équation oedipienne très complexe. Il y a d'abord sa première épouse, la mère de ses enfants, dont l'ombre plane toujours sur la nouvelle cellule recomposée du père; puis, il y a la fille de ce couple chargé de garder bien allumée la flamme oedipienne de la famille d'origine, et il y a la belle-mère qui tente, tant bien que mal, de se créer une place entre son conjoint et la fille de ce dernier, place quelquefois très difficile à tailler. Toutes les recherches le confirment : les rapports belles-mères/ belles-filles sont les plus éprouvants et il dépend beaucoup de l'attitude du père pour que la cellule recomposée survive... ou finisse par se décomposer. Une cellule familiale sur deux est déjà décomposée après cinq années de nouvelle union. Quant au jeune garçon, la situation de rivalité masculine peut être plus intense et dangereuse vis-à-vis une belle-mère que lorsqu'elle s'adresse à la mère biologique. Père et fils se défient comme des rivaux pour l'amour de la femme qui est choisie par le père et qui n'est pas la mère du fils. Le tabou de l'inceste peut être transgressé plus facilement avec cette excuse qu'après tout ils ne sont pas consanguins. Du côté de la belle-mère, un jeune homme et un homme plus âgé luttent pour son amour, et c'est donc sur le terrain du sexuel plutôt que du maternel que se joue la rivalité entre les deux hommes. Molière ne le dit-il pas dans l'Avare, lorsque la jeune et belle Mariane devient l'objet d'amour du père et du fils ? Dans ce cas, la jeune femme préférera le fils, au grand désespoir du père qui acceptera cette défaite et cette humiliation narcissique en se consolant dans ses richesses et ses louis d'or. La facilité avec laquelle la belle-mère parviendra à se tailler une place dans un territoire déjà occupé par l'ombre de la mère biologique tient, nous semble-t-il, à la capacité de chaque adulte de faire les deuils exigés par la situation. Mais pourquoi ou comment un deuil mal résolu, mal porté par l'un des protagonistes pourrait-il faire en sorte que l'ombre de la mère biologique soit si présente, si lourde et si paralysante quant à la place que peut occuper la belle-mère dans la famille recomposée ? Pourquoi est-ce si blessant pour une belle-mère de se faire crier : « Tu n'es pas ma mère » ? Elle, comme toutes les femmes, n'a sûrement pas construit son identité de femme et de mère sur le modèle et le désir de devenir plus tard une belle-mère. La suite de l'Oedipe devait se dérouler autour du fait d'occuper une première place dans la vie d'un homme et d'avoir peut-être de lui des enfants, à défaut d'avoir été la première dans la vie de son père. Ce que l'enfant touche au plus profond en lui répétant : « Tu n'es pas ma mère », c'est de lui rappeler qu'elle est loin de son propre idéal, qu'elle ne peut, et ne pourra jamais prétendre effacer l'histoire que son conjoint a écrite avec une autre femme et dont il est le fruit. L'injonction et le verdict sont sans appel, et l'enfant ne perd aucune occasion de le lui dire. Même son conjoint, en venant vers elle avec un enfant d'une union précédente, lui confirme qu'il a eu avant elle un projet de vie qui s'est traduit par la naissance d'un enfant, et que ce projet était forcément, à cette époque à tout le moins, son premier choix. Combien de belles-mères nous ont révélé, avec beaucoup de détresse et d'amertume, à quel point elles ne se sentent pas chez elles dans cette famille recomposée, combien elles préfèrent se sauver au cinéma ou dans le travail pour ne pas entrer à la maison lorsque les beaux-enfants sont présents. C'est comme si tous les protagonistes étaient malheureux : les beaux-enfants n'aiment pas leur belle-mère, celle-ci veut se sauver de la maison , et le père tente de garder tous les morceaux ensemble. Quel beau portrait de famille ! Freud explique que dans un deuil mal élaboré, la libido ne parvient pas à se retirer de l'objet perdu pour ensuite se déplacer sur un nouvel objet. Le moi s'identifie à l'objet abandonné, d'où cette image si évocatrice : « l'ombre de l'objet recouvre le moi » (p. 268). Que dire de la mélancolie lorsque l'objet n'est ni mort ni absent, mais il s'est trouvé perdu en tant qu'objet d'amour, comme ce pourrait être le cas dans une situation de rupture conjugale puisqu' ici la perte est connue de chacun des protagonistes, ceux-ci sachant certes qui ils ont perdu, à travers cette séparation, mais non ce qu'ils ont inconsciemment perdu. Un parent pourrait refuser d'abandonner cette position libidinale avec son ex-conjoint, même s'il a déjà investi un autre objet d'amour. Une belle-mère disait ceci : « Un homme divorcé est toujours un peu marié, même s'il est avec une autre femme. Marié au sens du lien, parce qu'il a des enfants. Pour mon conjoint et moi, c'est comme si la mère biologique prenait beaucoup de place dans notre vie de couple. Ça fait maintenant onze ans que c'est un sujet de conversation, souvent de discorde, entre lui et moi. Il se sent alors attaqué car il a l'impression que je m'en prends à une femme qu'il a un jour choisie, aimée et avec qui il a eu des enfants ». La tâche de deuil, contredite par la réalité, ne sera donc exécutée qu'au prix d'une grande dépense de temps et d'énergie, et pendant cela l'existence de l'objet perdu est maintenue psychiquement. Ainsi, telle une épée de Damoclès dans le couple formé d'un père et d'une belle-mère, l'ombre de la mère biologique, souvent voyagée et portée par l'enfant, peut planer sur eux encore longtemps après la rupture... Inutile alors d'insister sur l'importance du discours du père dans l'équilibre libidinal et dans le travail de deuil entre les membres des deux familles. Dès qu'il y a reconstitution d'une « famille », ce sont deux histoires qui se rencontrent, et qui désirent former une troisième histoire, qui ne sera ni le prolongement de l'une, ni celle de l'autre. Les deux premières histoires doivent faire des deuils et construire sur le précipité de ces deuils multiples et croisés, qu'on souhaite métabolisés pour le mieux. Lorsque Aulagnier propose, dans La violence de l'interprétation (1975) le terme de porte-parole pour définir la fonction dévolue au discours de la mère dans la structuration de la psyché de l'infans, et celui d'ombre parlée comme constantes et exigences du comportement maternel, la fonction de prothèse de la psyché maternelle permettrait que ce soit une réalité déjà modelée par son activité psychique et rendue, grâce à cela, représentable, que rencontre la psyché de l'infans. Une belle-mère explique bien la différence : « L'enfant d'une autre, on ne peut pas l'aimer instantanément. Lorsqu'il arrive dans notre vie, il a son propre cheminement depuis sa naissance. Avec nos propres enfants, ce chemin a été tracé par et avec nous. Tandis que mon beau-fils arrivait déjà avec une base, une base construite par une autre ». Dans l'éventualité d'un excès d'ombre parlée du côté de la mère biologique, prolongée bien au-delà du divorce, n'y a-t-il pas risque d'étouffer toute possibilité de parole porteuse de sens du côté de la belle-mère? Il n'y aura que la mère qui aura droit au discours structurant. La belle-mère ne pourra jamais porter la bonne parole, ni d'un discours maternel, ni culturel, à moins que celui-ci ne soit endossé par la mère biologique et se situe dans un consensus partagé, ce qui n'est malheureusement pas toujours le cas, et habituellement pas dans les situations de relations difficiles entre les deux pôles des familles recomposées. Difficile alors pour l'enfant de percevoir sa belle-mère autrement que comme une marâtre puisque, de surcroît, c'est aussi elle, cette sorcière libidinale, qui vient sans cesse rappeler à tous que son désir pour le père possède le danger de ravir, dans le fantasme oedipien des enfants, une place si structurante détenue par la Mère. La maternité par alliance, contrairement à la maternité biologique, ne possède pas le caractère de continuité. Au contraire, elle s'inscrit dans un contexte où, vis-à-vis l'enfant d'une autre, il y a absence pour la belle-mère de cette expérience de la grossesse qui se conjugue certes en termes de mise à l'épreuve et de possibles fragilisations, mais, tout autant et simultanément, en termes de potentialités créatrices, source de réaménagements psychiques structurants. La belle-mère est plutôt catapultée dans une situation de maternité imposée où elle n'a pas le sentiment d'avoir choisi, du moins consciemment, cette situation, ni l'enfant qu'on lui présente. Bien sûr, ce n'est pas seulement physiquement que la marâtre n'a pas enfanté l'enfant de son conjoint, c'est aussi, et surtout, psychiquement. En effet, ce n'est pas à travers elle que le nourrisson a découvert l'univers qui l'entoure et qu'il est passé d'un moi faible et fragmentaire à une conscience de soi. Ce n'est pas elle qui était là au temps de la dépendance absolue, période cruciale dans le développement psychique de l'enfant et qui tient lieu de pierre angulaire sur laquelle repose tout l'édifice. Ce n'est pas elle qui a joué le rôle de porte-parole et de prothèse pour la psyché de l'enfant. Ce n'est pas la mère suffisamment bonne qui a soigné, bercé, dorloté, nourri et confirmé à l'infans son identité. Ce n'est pas non plus avec elle que l'enfant a vécu doute, souffrance, agression et, à l'inverse, plaisir, joie et certitude. Ce n'est pas elle qui a souhaité un être, un avoir et un devenir pour l'infans. De ce fait, ce que demande et attend la psyché de l'enfant aujourd'hui fait écho au désir porté hier, et encore aujourd'hui, par la mère. Comment le développement d'un lien, de représentations, entre la belle-mère et les enfants de son conjoint est-il alors possible ? Comment vit-elle le fait de porter le nom de belle-mère, un nom si fortement empreint d'une référence au maternel alors que la relation avec le conjoint s'est jouée d'abord et avant tout sur le terrain du sexuel? La tendance beaucoup plus répandue actuellement de donner au père une place égale à celle de la mère dans l'éducation de ses enfants a suscité, avec raison, une recrudescence de demande de gardes partagées, dans lesquelles le père partage également avec la mère les responsabilités parentales. Mais en fait, l'on parle de responsabilités souvent partagées entre trois ou quatre adultes, beaux-pères et belles-mères, dont les statuts, tant social, que légal, et même psychologique, n'ont fait l'objet que de très peu de considérations. Dans son texte consacré au rabaissement, celui de la femme par l'homme, Freud (1912) analyse la division, pouvant exister chez les hommes, des courants tendres et sensuels; une division qui s'applique à l'objet, opposant l'épouse et la maîtresse, ou, plus largement, celle à qui on fait des enfants et celle avec qui on vit (réellement ou fantasmatiquement) sa sexualité. Pour sa part, Jacques André soutient, dans son livre sur La sexualité féminine (1994), qu'au fil des siècles, trois groupes de représentations concernant les femmes prédominent : l'un affirme leur infériorité et leur soumission conséquente, l'autre dissocie la femme et la mère, en privilégiant cette dernière, un troisième s'effraie devant la démesure du sexuel chez la femme. Pour saisir les enjeux qui président à « l'effacement de la femme devant la mère » (p. 17), Jacques André (1994) propose que la promotion de cette dernière participe du refoulement, elle permet de masquer le scandale constitutif de la sexualité humaine : son indépendance vis-à-vis des finalités reproductives. A son avis, la fonction refoulante assurée par le maternel contre le féminin n'est pas qu'un fait culturel et historique. Il tient pour une part à la sexualité féminine elle-même et, selon l'auteur, la théorie psychanalytique n'échappe pas toujours à ce même refoulement. « Chez Winnicott, par exemple : la mère qu'il décrit, celle du holding et du handling, a des bras et des mains; si elle entoure et contient, elle est par contre fort peu sexuelle » (p. 18). Selon Jacques André (1994), « l'espoir des théoriciens de résorber le sexuel dans le procréatif, s'accompagne d'une idéalisation de la Mère, de sa désexualisation, jusqu'à la concevoir Vierge » (p. 17). Qu'en est-il alors du statut potentiellement coupable de la marâtre d'être celle qui provoque, d'une certaine façon, ce retour du refoulé ? Par quels aménagements psychiques parvient-elle à en être soulagée pour éviter cette culpabilité? Nous pensons que l'intégration, chez les acteurs adultes du scénario, des courants tendres et sensuels ainsi que la capacité d'expérimenter l'aspect fondamentalement dualiste de la « mère-féminine » ou de la « femme-en-la-mère », facilite l'acceptation de la belle-mère au sein de la famille recomposée. Par exemple, si la mère biologique assume et transmet à sa progéniture l'idée qu'elle est l'élément intégrant d'un couple hétérosexuel génitalisé, c'est-à-dire d'un couple où la « femme-en-la-mère » est satisfaite libidinalement, la perception que ses enfants auront d'une éventuelle belle-mère n'en sera qu'améliorée, cette dernière étant alors moins sujette à être perçue comme la sorcière libidinale ayant triomphé de la Vierge et de la maternité. Nous posons également l'hypothèse qu'une belle-mère dont la bisexualité psychique est solidement intériorisée sera moins susceptible d'être ébranlée par ce qu'éveillent en elle les conflits qu'elle peut vivre au sein de la famille recomposée. Ce sont ses capacités de naviguer entre l'être et le faire, entre la passivité et l'activité, et de se situer dans un rapport d'authenticité vis-à-vis d'elle-même, qui seraient ici mises à l'épreuve. Voici le témoignage d'une belle-mère : « On ne peut attendre d'être gratifiée dans ce rôle. Il faut aimer dans le détachement. Il faut être drôlement bien dans sa tête, et bien dans ses émotions. Il faut être très solide ». Si l'on réfléchit à la formulation de cette femme, « aimer dans le détachement », comment à la fois se lier à quelqu'un, lorsque l'on sait combien l'amour implique de liaison, et demeurer détaché de ce même amour, dans des scénarios fantasmatiques où la déliaison devrait gagner sur la liaison ? Si nous suivons Winnicott dans son développement sur la bisexualité (1966), il explique qu'au départ, il y aurait, aussi bien chez le garçon que chez la fille, l'élément féminin pur que l'auteur associe à l'être, c'est-à-dire à une identification primaire au sein qui est, une identification d'où émergera le sentiment d'être et ensuite un type particulier de relation d'objet non-pulsionnel. D'un autre côté, il situe l'élément masculin pur qui correspond au faire, au pulsionnel tel qu'exploré par Freud et Mélanie Klein. On conçoit que dans ces conditions la totalité de la bisexualité soit nécessaire à la création. La capacité de sublimer, et de créer, reposerait donc sur l'intégration de ces deux éléments tandis que leur clivage, quel que soit le sexe envisagé, serait un facteur d'inhibition. La demande relationnelle exigée par le rôle d'être belle-mère pourrait donc trouver une certaine réponse plus adéquate dans la mesure où la belle-mère saura créer, au sens de Winnicott, une aire de jeu entre elle et l'enfant. Lorsque Christian David (1973) parle de bisexualité, il suggère que celle-ci témoigne de l'intériorisation de la polarité activité-passivité et de l'introjection progressive de la polarité sexuelle. Le rétablissement de la fonction bisexuelle est libérateur d'énergie, facteur irremplaçable d'innovation quant aux modalités relationnelles et d'enrichissement quant au fonctionnement de l'appareil psychique. Or un tel rétablissement est antinomique avec la mise en oeuvre défensive d'un fantasme de réparation concrète où la belle-mère voudrait tout faire pour réussir là où l'autre pourrait avoir échoué. Au contraire, cela suppose que la belle-mère sait qu'elle n'est pas, et ne sera jamais, l'ombre parlée, celle qui introduit l'enfant au discours extérieur, puisqu'elle n'est pas la mère. C'est une femme a-mère qui n'est inscrite nulle part dans une quelconque transmission psychique ou relationnelle. Elle reste sans statut psychique, ni pour elle, ni pour l'enfant, et sans parole, parole d'être, parole d'un discours porté par le refoulement de son propre Oedipe. Que lui reste-t-il alors, sinon de faire ce qu'elle ne peut être ? Une fois cette réalité assumée, elle doit tolérer son impuissance de devenir ce qu'elle ne pourra jamais être et ce n'est peut-être qu'à ce prix qu'une relation à cet enfant autre, étranger, aura quelque chance d'exister. Jacqueline Prud'Homme, psychanalyste et thérapeute de couple, disait ceci : « C'est incroyable tout ce que les belles-mères essaient de faire pour être la meilleure possible. Je pense qu'elles en font trop et qu'il faut qu'elles cessent d'essayer d'être la mère. C'est un deuil qu'elles doivent faire. Elles ont à faire la différence entre le rêve et la réalité, à désidéaliser le rôle qu'elles peuvent jouer au sein de la famille recomposée ». En guise de conclusion Voici ce qu'une belle-mère nous a confié : « Il y a Tel-Jeune, il y a SOS Parents, il y a toutes sortes de forme d'écoutes pour les gens seuls. Je me dis qu'on devrait développer un SOS Belles-Mères ou un Belle-Mère Secours. Comme belles-mères, on n'est accueillies nulle part ». Être belle-mère, faire comme si on était et belle et mère, puis, du point de vue opposé, celui de la mère, prêter nos enfants à une femme qui partage, non dans le temps, mais dans l'espace, la même couche que nous, vers quels destins psychiques nous entraînent donc comme femmes nos statuts maternels polymorphes ? Que deviendront par ailleurs les destins oedipiens de nos enfants portés par ces multiples croisements, là où les fantasmes devront rivaliser d'ingéniosité avec la réalité qui bien souvent, dans la complexité des familles plusieurs fois recomposées, dépasse tout ce que Freud aurait pu inventer dans les méandres de ses romans familiaux. La psychanalyse, nous l'espérons, n'a certainement pas dit son dernier mot... Hélène David, 16 octobre 2003 |
![]() www.psy.umontreal.ca/ Vox : (1) 514-343-2212 PAVILLON MARIE-VICTORIN |
|
||||||||||||||||||||||||