Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 17, numéro 85, mai 2006

     
M. Jean-Claude Icart  Image de la conférence   Écouter   Voir   
Sociologue
CRIEC - Centre de recherche sur l'immigration, l'ethnicité et la citoyenneté
Département de sociologie
UQÀM

Familles d'ici et modèles d'ailleurs

Intervention dans le cadre de l'atelier sur Les familles d'ici et les familles issues de l'immigration,
organisé par le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale, Montréal, le 25 janvier 2006.

   Je voudrais en premier lieu questionner le titre de cet atelier. Il me semble qu'on y trouve un pléonasme car les « familles issues de l'immigration », sont également des familles d'ici.

   Dans l'argument de l'atelier, on parle aussi d'émigration. Il faut déplorer que l'on n'ait pas parlé du solde migratoire des 25 dernières années  car il est nettement positif. C'est exact de dire qu'il y a un déficit au niveau de la migration interprovinciale. Cela fait bien des années qu'on observe à travers le Canada un important mouvement migratoire vers les provinces de l'Ouest, particulièrement l'Alberta et la Colombie-Britannique. Cependant, le solde global du Québec est positif en raison de l'apport de la migration internationale. Il y a eu en moyenne au cours des dernières années, 30,000 arrivées pour 20,000 départs. Le taux de rétention des immigrants s'est donc de beaucoup amélioré au cours des 30 dernières années.

   L'énoncé ne précise pas non plus qui est parti : on compte à ce chapitre aussi bien des immigrants que des québécois de souche.

   Après ces remarques préliminaires, je voudrais rappeler l'adoption à l'unanimité par l'Assemblée nationale en 1990 de l'Énoncé de politique gouvernementale en matière d'immigration et d'intégration. Depuis, il n'y a pas vraiment eu de débat de fond sur ces questions, puisqu'un choix de société reposant sur les principes suivants avait été fait :

   - le français est la langue commune de la vie publique

   - la participation et la contribution de tous sont attendues et favorisées dans cette société démocratique,

   - les apports multiples sont accueillis au sein de cette société pluraliste dans les limites qu'imposent le respect des valeurs fondamentales et la nécessité de l'échange intercommunautaire.

   Cet énoncé affirme donc :

   - le droit et le devoir de tous les citoyens, quelle que soit leur origine, de participer et de contribuer pleinement à la vie économique, sociale, culturelle et politique du Québec;

   - l'engagement à bâtir ensemble un Québec pluraliste où les citoyens de toutes cultures et de toutes origines pourront s'identifier et être reconnus comme des Québécois à part entière;

   - l'établissement de relations intercommunautaires harmonieuses, où les rapports entre communautés culturelles et la collectivité majoritaire sont empreints de respect mutuel, de reconnaissance de l'apport des cultures d'origine et d'appropriation du patrimoine commun de l'histoire et de la société québécoise.

   Des observateurs avaient dès 1991 déploré l'écart entre l'Énoncé de politique et le Plan d'action qui en avait découlé. Plusieurs Plans d'action ont été adoptés depuis par différents gouvernements. Il serait intéressant d'en faire une analyse systématique afin d'essayer de vérifier leur cohérence et surtout leur adéquation avec l'Énoncé de politique, vu leur diversité et questionner ainsi la belle unanimité sur cette question. La politique adoptée a fait l'unanimité, mais cette bonne entente ne semble pas avoir tenu au niveau des Plans d'action. Un énoncé de politique qui n'est pas accompagné de choix de moyens d'action appropriés reste dans le domaine des voeux pieux.

   Concernant les obstacles résultant de la persistance d'attitudes négatives d'une partie de la population québécoise envers les communautés plus récemment implantées, comment ne pas penser aux Programmes d'accès à l'égalité en emploi  (PAÉE)? Le postulat de base des PAÉE est que la société serait meilleure si elle assurait des chances égales et une représentation équitable à tous ses membres. Il s'agit donc d'une stratégie à long terme dont le succès ne peut que favoriser la pleine citoyenneté pour tous. Ils constituent essentiellement une réponse systémique, donnée durant un temps limité, à un problème de nature systémique.

   Dès 1989, le Gouvernement du Québec mettait sur pied des programmes d'obligation contractuelle et l'année suivante, soit en 1990, le "Programme d'accès à l'égalité de la fonction publique pour les membres des communautés culturelles". L'objectif principal était de recruter 12% de membres des minorités dans la fonction publique, jusqu'à atteindre 9% de l'ensemble. Malheureusement, quelques mois plus tard, le même Gouvernement décrétait un gel de l'embauche dans la fonction publique et par la suite, ce fut la ronde des coupures dans les dépenses publiques, déficit zéro oblige.

   En avril 2001, la Loi sur l'égalité en emploi dans les organismes publics entrait en vigueur et fut suivie d'un programme touchant la fonction publique. Les résultats se font encore attendre. Or, le programme d'accès à l'égalité en emploi visant les femmes, adopté en 1985 a pu être implanté avec succès. Ce n'est donc pas la connaissance du fonctionnement d'un PAÉE qui fait défaut. L'hypothèse la plus réaliste est sans doute l'absence de volonté politique. Le problème est que la même analyse qui a abouti à la recommandation des PAÉE devrait être appliquée au monde de l'éducation, des services sociaux et de la santé afin d'apporter des réponses ciblées à des problèmes d'ordre structurel.

   Ce que nous voulons souligner ici, c'est que la persistance d'attitudes négatives d'une partie de la population québécoise envers certaines communautés peut être combattue :

   - par l'éducation, au sens large du terme

   - par des mesures légales (à ce sujet, le travail de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec peut certainement être amélioré)

   - mais aussi par des politiques publiques.

   Une autre difficulté me semble être cette sorte de valse-hésitation entre la politique adoptée et des modèles venus d'ailleurs.

   Entre une politique dite d'assimilation (melting pot américain ou creuset français) et une politique dite communautariste (comme le modèle anglais) qui dans les deux cas ne proposent pas une véritable politique de la relation, pour reprendre la belle expression de Patrick Chamoiseau et de Edouard Glissant, c'est-à-dire l'acceptation franche des différences, sans que la différence soit à porter au compte d'un communautarisme quelconque et la mise en oeuvre de moyens globaux et spécifiques, sociaux et financiers, sans que cela entraîne une partition d'un nouveau genre; la reconnaissance d'une interpénétration des cultures, il est évidemment difficile de se situer au point d'équilibre.

   C'est là une tâche exigeante qui ne peut que déboucher sur l'invention d'un nouveau modèle.

   C'est non seulement ce à quoi nous sommes condamnés mais il me semble que c'est ce modèle original que nous sommes en train d'élaborer au quotidien depuis les quarante dernières années, même si nous n'arrivons pas encore correctement à le nommer.

   Ce pluralisme culturel porte l'étiquette de multiculturalisme sur la scène fédérale et d'interculturel sur la scène québécoise. Par-delà les nuances propres à ces deux déclinaisons, le problème fondamental reste que nous n'avons pas encore su forger les catégories d'analyse propres à cette nouvelle réalité.

   En essayant trop souvent de l'appréhender avec les catégories héritées des vieux modèles, nous donnons parfois l'impression de lui faire violence.

   Au fond, c'est comme si j'achetais une veste pour un ami au cours d'un voyage à l'étranger et au retour, réalisant que la veste ne lui allait pas, plutôt que de la faire ajuster, je décidais de rogner les épaules de mon ami pour l'adapter lui à la veste. Pour éviter une opération aussi douloureuse, il me semble que nous sommes condamnés à faire du sur mesure.


M. Jean-Claude Icart

Centre de recherche sur l'immigration, l'ethnicité et la citoyenneté
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