Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 17, numéro 85, mai 2006

     
M. Jean-Claude Leclerc  Image de la conférence   Écouter   Voir  
Chroniqueur « éthique et religions »
Le Devoir

Conscience personnelle et conscience publique

Notes d'entretien au déjeuner du Regroupement inter-organisme pour une politique familiale au Québec. JCL, Montréal, le 22 février 2006.

   La conscience peut être prise dans deux sens différents, mais reliés. Ainsi, on peut « prendre conscience » d'une situation et, l'ayant fait, on décidera d'agir « selon sa conscience ». Mais ces deux aspects sont en quelque sorte évolutif. Par exemple, l'esclavage a existé durant deux siècles au Canada, sous le régime français puis après la conquête britannique. Certes, les indiens Panis puis les Noirs vendus à de nobles familles et à des membres du clergé ou à des ordres religieux n'étaient pas nécessairement maltraités. On les considérait souvent comme des membres de la famille, on les instruisait dans l'espoir de les convertir à la religion chrétienne. Mais à l'époque, qui avait conscience qu'on commettait une faute grave en déracinant ces gens de leur terre natale et en encourageant la traite des esclaves?

   De même, c'est à la suite d'une évolution dans la conscience des choses et dans la conscience morale qu'un Pierre Elliott Trudeau, mon ancien professeur de droit, a pu, devenu premier ministre du Canada, édicter ce qui est devenu une maxime en matière de régulation des moeurs sexuelles. « L'État n'a pas d'affaire dans les chambres à coucher de la nation ». Certes, des comportements tels que les agressions sexuelles sont demeurées dans le code criminel. Mais l'État canadien s'est retiré de la surveillance des chambres à coucher. Ailleurs, il en va autrement encore aujourd'hui, notamment dans certains États américains, où la loi prétend moraliser le comportement sexuel jusque dans l'intimité des gens et de leur demeure.

   L'éthique et donc la conscience sont en jeu dans des questions souvent fort pratiques. Ainsi, dans le Plateau, le quartier où nous sommes, la moitié des logements sont occupés par des personnes vivant seules. Les grands logements, qui coûtent normalement plus cher, peuvent plus facilement être loués par des gens qui sont plus à l'aise, n'ayant pas de famille à faire vivre. Par contre, les familles, qui auraient besoin de plus d'espace, ont rarement les moyens de s'y loger.

   Si j'étais propriétaire immobilier, je ne diviserais pas mes grands logements pour en faire des bachelors, et je louerais en priorité aux familles. Mais si, devenu conseiller ou maire de Montréal, j'avais le pouvoir d'imposer le régime que me dicte ma conscience, est-ce que je pourrais le faire? Est-ce que je devrais le faire? Poser la question, c'est en montrer toute la difficulté en même temps que l'importance.

   C'est un vieux dilemme que celui qui oppose conscience personnelle et conscience publique. Il est encore d'une brûlante actualité. Mais d'abord notons un récent développement. Après avoir fait aux catholiques un devoir d'appliquer leurs convictions morales dans les affaires politiques, Rome vient d'ouvrir la porte à un accommodement.

   L'Église ne veut pas dicter sa doctrine sociale aux autres, déclare Benoît XVI dans son encyclique Deus Caritas Est. Elle
« ne veut même pas imposer à ceux qui ne partagent pas sa foi des perspectives et des manière d'être qui lui appartiennent »
. C'est là un changement doctrinal notable, bien qu'il reste à en mesurer la portée.

   Voici quelques mois, des évêques fustigeaient encore les politiciens catholiques qui refusent de suivre dans les affaires publiques les enseignements qu'ils tiennent de l'Église en matière d'avortement, de mariage homosexuel, etc.. Ainsi Mgr Fred Henry, l'évêque de Calgary, déclarait peu avant la dernière élection fédérale : « Dans toute initiative publique, il est moralement incohérent d'abandonner ses propres convictions, si nobles ou pragmatiques en soient les raisons » .

   Il suggérait aux dirigeants catholiques de suivre plutôt l'exemple de saint Thomas More, le chancelier anglais qui a préféré être exécuté par Henri VIII plutôt que de désobéir à la loi de l'Église sur le mariage. On a rétorqué à Mgr Henry que Sir Thomas avait, dans son célèbre Utopia, pris position en faveur du mariage des prêtres, de l'accès des femmes au sacerdoce, du divorce et même de l'euthanasie, toutes choses contraires à la doctrine catholique, d'hier comme d'aujourd'hui.

   Mais More n'avait pas osé contredire les enseignements de l'Église. On n'avait alors pas même le droit d'en discuter. Il allait de soi que conscience personnelle et conscience publique ne faisaient qu'une. C'est aussi l'époque où le principe de l'unité de l'Église et de l'État est tenu pour vérité. Thomas d'Aquin, futur docteur de l'Église, soutiendra que l'État doit favoriser « la vraie religion ».

   À cette époque, les protestants vont rompre avec le catholicisme et avec plusieurs de ses enseignements. Mais ils n'ont pas nécessairement renoncé à faire de la société et de l'église une seule et même entité. (Élizabeth II est toujours reine d'Angleterre et chef de l'Église anglicane). En pays protestants, des catholiques et des protestants dissidents l'ont appris à leurs dépens : ils ont dû faire face à la persécution et à l'exil. On doit à cette intolérance la fondation des États-Unis.

   Il faudra attendre le Concile Vatican II pour que l'Église catholique reconnaisse la liberté de conscience, sinon tout à fait le pluralisme religieux. Dans un débat qui fut déchirant, les évêques américains, bénéficiaires de la liberté religieuse aux États-Unis, allaient l'emporter sur les évêques espagnols, captifs d'un pays de chrétienté.

   Pourquoi donc devrais-je faire une distinction entre ma conscience personnelle, à laquelle je ne renonce pas dans ma vie privée, et la conscience publique qui n'est pas toujours ma préférence mais à laquelle je me rallie parfois? Deux grands principes s'appliquent ici. La liberté de conscience et la paix sociale.

   Dans une société qui reconnaît, comme au Canada, la liberté de conscience, je ne peux imposer mes conceptions aux autres. Même s'il apparaît que mes principes seraient meilleurs que ceux des autres, je ne peux les imposer ni par la loi, sous peine de graves divisions sociales, ni par la force, au risque de provoquer une guerre civile. Car autrement je mettrais la paix sociale en péril. Or la paix est un bien primordial, plus grand que les autres biens. Quand la paix est perdue, bien d'autres valeurs publiques et privées risquent d'être emportées elles aussi.

   Aux élections présidentielles des États-Unis, des évêques américains ont prévenu des candidats catholiques que les sacrements leur seraient refusés s'ils se rangeaient à des programmes contraires aux enseignements de l'Église. Une cinquantaine de membres du Congrès, des démocrates, ont alors écrit : « Comme catholiques nous ne croyons pas qu'il nous revient de faire passer dans la loi les enseignements de l'Église catholique. Nous prêtons serment de représenter tous les Américains, non les seuls catholiques » .

   Bien sûr, il est normal de souhaiter vivre dans une société cohérente, où l'on trouvera dans la vie publique les mêmes principes que dans la vie privée. Bien des cultures ne font pas de différence du reste entre vie privée et vie publique. Le problème, c'est que cette unité-là est incompatible avec la liberté des individus. Elle est carrément impossible dans les sociétés aux communautés différentes. Est-ce à dire qu'il faut cacher ses convictions personnelles et accepter de vivre sous deux registres moraux?

   Pas toujours. Il n'y a pas de fossé infranchissable entre conscience publique et privée. La conscience publique sert parfois d'éducatrice à la conscience privée. Pensons à l'abolition de la peine de mort. Il y a des gens, comme à Huntsville, au Texas, où la peine de mort est, au contraire, tout à fait acceptable et acceptée. À l'inverse, la conscience privée sert d'inspiration à bien des politiques publiques. Pensons aux programmes de santé. Non seulement avons-nous les services, mais nous y avons droit. Il y a toutefois des limites à cette influence mutuelle. Une bonne loi doit unir les gens, non les diviser. Un principe, même s'il heurte des gens, mérite d'être défendu.

   Il y a des domaines où ma conscience personnelle peut contribuer à développer une conscience publique. Je n'ai pas à favoriser la société de consommation, par exemple. Ni à investir dans des entreprises qui font fi des droits de la personne ou de l'environnement. Acheter c'est voter, dit-on. Voter c'est aussi acheter. De plus en plus de groupes s'emploient à faire prévaloir des conceptions plus morales de la vie publique. En matière de conscience, où l'adhésion libre des personnes s'impose, priorité devrait être donnée à l'information, à l'éducation, aux réalisations exemplaires.

   Pour revenir au Plateau, je favoriserais les coopératives, les résidences à but non lucratif et les copropriétés indivises. Quelle société peut prétendre, en effet, à une haute conscience morale si elle n'a même pas le souci de loger ses enfants?

Conférence de J.-C. Leclerc au Regroupement inter-organisme pour une politique familiale au Québec, donnée à Montréal le 22 février 2006.


M. Jean-Claude Leclerc

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