Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 17, numéro 86, août 2006

     
Mme Francine Ferland, erg. Image de la conférence  Écouter  Voir  PowerPoint  HTML  MOV  PDF
Ergothérapeute
Professeure titulaire
Programme d'ergothérapie
Faculté de médecine - École de réadaptation
Université de Montréal

Le soutien des grands-parents au développement des habiletés parentales

   Pendant les prochaines minutes, nous parlerons des grands-parents et de leur rôle possible dans le développement et le soutien des habiletés des nouveaux parents. On verra entre autres que de nombreux pièges guettent les grands-parents mais aussi qu'ils sont bien placés pour contribuer à un sentiment de compétence parentale chez leur enfant.

Qui sont les grands-parents aujourd'hui?

   Selon une étude menée par l'institut Vanier de la famille, publiée en 2000, en général, les couples canadiens deviennent grands-parents pour la première fois au milieu de leur vie soit vers la fin de la quarantaine ou au début de la cinquantaine. En France, ce serait entre 48 et 52 ans alors qu'en Suisse, légèrement plus vieux, entre 55 et 65 ans. Les grands-parents sont donc plus jeunes qu'avant à la naissance de leur premier petit-enfant. Ils sont aussi plus actifs qu'avant. Selon la même étude, ils sont encore souvent sur le marché du travail; par exemple, en 2000, 42% des femmes occupaient un emploi quand naissait leur premier petit-enfant. Pour plusieurs, il a donc chevauchement de rôle et de responsabilité de travailleur et de grands-parents. L'image des grands-parents s'est donc modifiée dans le temps : aujourd'hui, ils sont plus susceptibles de construire des chaises berçantes que de s'y asseoir et de commercialiser des biscuits que d'en faire dans leur cuisine. Certains autres sont de jeunes retraités fort actifs et en pleine santé avec un agenda parfois plus chargé que lorsqu'ils travaillaient.

   Ils sont aussi plus nombreux. En fait, il n'y a jamais eu autant de grands-parents pour aussi peu d'enfants. D'un côté, le taux de natalité n'est de 1.7 enfants par famille, et de l'autre, un canadien sur 4 est grand-parent ou arrière-grand-parent. Du baby-boom, peut-être pourrait-on dire que nous sommes passés au papy-boom. Ils sont également en meilleure santé et vivent plus longtemps. Ils assumeront donc leur rôle plus longtemps.

Devenir grands-parents

   Quand naît l'enfant, ceux qui étaient parents hier deviennent grands-parents et le couple devient parents. C'est donc un changement de génération pour tous et ce changement ne va pas de soi; il requiert un ajustement de part et d'autre.

   On apprend à être parents au jour le jour. On apprend aussi à devenir grands-parents au jour le jour. Ce n'est pas parce qu'on est parents depuis longtemps qu'on sait spontanément comment agir à titre de grands-parents.

   Devenir grands-parents, c'est être désormais parents d'adultes, donc de personnes parvenues à maturité physique, intellectuelle et affective, qui sont en mesure de prendre leurs décisions, de faire leur choix de vie, incluant celui d'avoir des enfants et de les élever à leur convenance. Avec des enfants adultes, et encore davantage quand ils deviennent parents, il faut créer de nouveaux liens qui devraient être plutôt de type égalitaire qu'autoritaire. L'autorité et l'éducation sont dorénavant entre les mains des jeunes parents et en lien avec leur propre enfant.

De nouvelles relations dans la famille

   La naissance de l'enfant entraîne donc un changement de génération et l'établissement de nouvelles relations dans la famille. Il y a le petit-enfant, ses parents et ses grands-parents. Il s'agit d'une interrelation à trois pôles et comme toute relation de la sorte (soit un genre de triangle amoureux), de nombreux défis doivent être relevés pour maintenir l'harmonie entre les générations. Il arrive que certains grands-parents, tout fiers de leur nouveau rôle et forts de leur expérience, indisposent les parents par leur attitude et parfois à un point tel que ces derniers limitent les contacts avec eux. C'est fort dommage pour toutes les parties concernées. Si le lien entre eux n'est pas harmonieux, il serait étonnant que les parents soient réceptifs au soutien que pourraient leur offrir les grands-parents. Donc, avant de penser soutenir les parents dans leur nouveau rôle, les grands-parents doivent être vigilants à éviter les pièges qui les guettent. Avec la naissance du petit-enfant, les grands-parents ont le bonheur de commencer une nouvelle histoire d'amour avec un tout-petit et quand on tombe en amour, on peut être parfois égoïste, parfois aussi aveugle.

Quels sont ces pièges qui guettent les grands-parents?

   Le premier et peut-être le plus dangereux des pièges à éviter est l'ingérence dans les décisions parentales, que ce soit concernant l'éducation de l'enfant ou les habitudes de vie de la famille. La tentation est grande pour la génération qui précède de toujours vouloir faire bénéficier celle qui suit de l'expérience accumulée, même si cette dernière ne demande rien.

   Quand les grands-parents s'ingèrent dans les décisions des parents, ils leur disent en quelque sorte qu'ils les jugent incapables de faire leurs propres choix et d'élever seuls leur enfant. Serait-ce que les grands-parents n'ont pas confiance à l'éducation qu'ils ont donnée à leurs enfants depuis leur naissance? Il est primordial que les grands-parents aient toujours en tête que la nouvelle famille doit décider par elle-même et pour elle-même ce qui lui convient.

   Un deuxième piège est celui de la rivalité, par exemple, entre la grand-mère et sa fille, ou entre la grand-mère et sa bru: alors des désaccords et des confrontations peuvent surgir concernant entre autres, les principes éducatifs à privilégier. Il peut aussi y avoir de la rivalité entre les grands-parents maternels et les grands-parents paternels pour s'attacher le petit de façon privilégiée : cela peut se traduire, par exemple, par la course au cadeau le plus somptueux. Les grands-parents eux-mêmes peuvent susciter une rivalité entre leurs enfants quand, par exemple, ils critiquent le comportement parental de l'un ou souligne avec un peu trop de fierté les réussites éducatives de l'autre.

   Un autre piège à éviter est d'oublier les parents. Un peu comme le nouveau père peut parfois se sentir mis de côté par son épouse après la naissance de l'enfant, certains nouveaux parents se sentent relégués au second plan par les grands-parents : le petit prend toute la place. Il faut être vigilant à ne pas négliger ceux grâce à qui est arrivé ce cadeau du ciel.

   Parfois certains grands-parents sont omniprésents dans la vie de la nouvelle famille, ne laissant ni le temps, ni l'espace nécessaire aux parents pour organiser leur nouvelle vie et trouver leur manière à eux d'assumer leur rôle parental. Un peu dans la même ligne de pensée, d'autres grands-parents en font trop. Ils prennent des initiatives excessives, sans tenir compte des besoins ou des désirs des parents. C'est le cas, par exemple, de la grand-mère qui, pendant qu'elle garde l'enfant, commence à lui donner de la nourriture solide ou qui change la sorte de couches utilisées, sans tenir compte de l'avis des parents. En agissant ainsi, les grands-parents prennent une place démesurée dans la vie de la famille et s'immiscent dans des décisions qui doivent revenir aux parents.

   Au plan rationnel, on convient aisément de tous ces pièges mais ce n'est pas sur ce plan que les choses se jouent mais plutôt sur le plan des émotions. C'est pourquoi il n'est pas facile d'éviter ces situations conflictuelles et tous ces pièges peuvent empêcher d'établir une interaction grands-parents/parents sereine et chaleureuse; ils peuvent empêcher les grands-parents de jouer un rôle de soutien auprès de leurs enfants.

   En prenant conscience de ces pièges, ils peuvent être évités. Pour y parvenir, avoir bonne mémoire peut aider les grands-parents. En effet, ils ont avantage à se rappeler leur propre expérience quand ils ont eu leurs enfants. Ont-ils subi une ingérence excessive de leurs parents ou de leurs beaux-parents? Ou ont-ils eu la chance de vivre une relation chaleureuse et harmonieuse avec eux? Pourquoi ne pas adopter l'attitude qu'ils auraient souhaité ou celle qu'ils ont appréciée?

   D'ailleurs, les parents, qui trouvent les grands-parents trop envahissants, peuvent utiliser un truc pour les amener à prendre conscience de leur attitude. Une question du style“ Comment cela s'est-il passé avec grand-papa et grand-maman quand je suis né(e)? Suivaient-ils de près tout ce que tu faisais ? " peut déboucher sur une conversation intéressante, sur une prise de conscience de leur propre attitude.

Pour soutenir les parents dans leur nouveau rôle : quatre règles d'or

   Nous ne répéterons jamais assez que tous les nouveaux parents ont besoin de trouver leur façon personnelle de faire, leur point de référence à eux, leur mode de fonctionnement en tant que parents. Pour les aider à développer leurs habiletés parentales, adopter une attitude de non-ingérence dans l'éducation de l'enfant, est une première manifestation de respect et de confiance à l'égard. C'est une façon de leur dire : “ On a confiance en vous. On n'a pas à vous dire quoi faire : vous êtes les mieux placés pour décider pour les vôtres ”.

   Quand ils se questionnent ou manifestent une certaine inquiétude sur un aspect ou l'autre concernant l'éducation de leur enfant, une écoute chaleureuse est mille fois plus utile que des tonnes de conseils. D'ailleurs, s'ils ne se sentent ni jugés ni critiqués, les parents seront plus enclins de discuter avec les grands-parents auprès desquels ils bénéficient d'une oreille attentive.

   Par ailleurs, tous les nouveaux parents ont en commun le besoin primordial d'être rassurés quant à leurs habiletés parentales. “ Suis-je un bon père, suis-je une bonne mère? Est-ce que j'adopte la bonne attitude? ” Toutes les occasions sont bonnes pour souligner leurs forces parentales. Ainsi, une jeune mère qui trouve difficile les premiers mois de vie avec son enfant, mais qui sait reconnaître sa position préférée ou interpréter ses cris, appréciera qu'on lui fasse remarquer;

   “ Tu sais déjà ce qu'il aime! " ou “ Tu le comprends bien : moi, je ne reconnais pas encore aussi bien ses pleurs ”. De même, peut-on rassurer un jeune père qui se croit maladroit pour prendre son bébé en lui disant : “ Ton bébé a l'air super bien dans tes bras! ”. Ou encore “ Cet enfant semble vraiment aimer la vie : il sourit tout le temps comme sa maman (ou son papa) ”. Que de tels commentaires viennent de leurs propres parents ajoutent encore à la valeur de ces propos. Être reconnu comme étant bons par ses parents est agréable et rassurant quelque soit son âge. De tels propos peuvent aider les parents à se faire de plus en plus confiance.

   Écouter et rassurer sont des règles à appliquer non seulement dans les premiers mois de vie de l'enfant mais tout au long de son développement. Autrement dit, il est important que les grands-parents soient disponibles pour écouter les parents quand ils vivent un trop plein d'émotions avec leur enfant et pour les rassurer quand ils se questionnent sur leur capacité de mener à bien leur mission éducative.

   Il arrive aussi que les parents sollicitent le point de vue des grands-parents sur une question précise. Il faut alors user de nuance et éviter de présenter sa réponse comme une vérité absolue : “Peut-être pourrais-tu essayer telle chose mais tu sais, ce n'est pas certain que ça fonctionne; chaque enfant est différent ” ou “ Peut-être que ce serait une bonne idée de faire ceci ou cela, mais c'est difficile à dire quand on ne vit pas tous les jours avec l'enfant ” .

   Si les grands-parents laissent l'éducation du petit entre les mains des parents, ils permettent alors que s'établisse une interaction parents/enfant, libre de toute contrainte et la plus sereine et agréable possible. Par leur présence chaleureuse mais non étouffante auprès des parents, non seulement soutiennent-ils ces derniers dans leur nouveau rôle de parents mais ils contribuent également à une relation harmonieuse avec eux. Alors, le risque de problème dans la relation à trois (évoquée plus tôt) s'estompe. Il reste alors aux grands-parents à avoir du plaisir à assumer leur rôle auprès du petit : entre autres, celui d'historiens familiaux, de transmetteurs de traditions, de valeurs et de connaissances, de pourvoyeur d'attention. En retour, grâce à leurs contacts avec le petit-enfant, ils recevront une stimulation physique et intellectuelle et surtout, plein d'amour. Alors, chacun jouera le rôle qui lui incombe et s'enrichira au contact de l'autre.

Conclusion

   Ginnott, qui était un psychologue fort connu aux États-Unis, disait “ si vous voulez rendre vos enfants meilleurs, donnez-leur l'occasion d'entendre tout le bien que vous en dites à autrui ”. Je ne crois pas qu'il pensait alors à des enfants devenus parents à leur tour mais, à mon avis, cela s'applique aussi à eux. Si vous voulez rendre vos enfants de meilleurs parents, n'hésitez pas à leur dire comment vous les trouvez bons éducateurs et à souligner leurs forces en tant que parents.

   Au bout du compte, celui qui en profitera le plus, c'est ce petit enfant qui commence sa vie et qui le fera alors dans les meilleures conditions possibles entre des parents aimants et soutenus dans leur rôle par des grands-parents disponibles.

Référence :

Ferland, F. (2003). Grands-parents aujourd'hui – plaisir et pièges. Montréal : Éditions de l'Hôpital Sainte-Justine.


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