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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 1, numéro 9, novembre 1989 |
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Les familles immigrantes au Québec
Madame Renée Condé Icart
Communication présentée
à la Conférence internationale « Déplacements migratoires -
Incidences sur les familles » de l'Union internationale des
organismes familiaux.
Athènes, 23 au 25 octobre 1989
En guise d'introduction
J'ai l'honneur de vous saluer à titre de membre du Conseil
d'administration du Regroupement inter-organismes pour une
politique familiale au Québec.
Fondé en 1983, le Regroupement réunit soixante-quatre organismes familiaux ou à caractère familial. Nous nous sommes occupé initialement des structures gouvernementales pour faire évoluer le dossier de la politique familiale . Mentionnons rapidement :
- la Consultation publique du gouvernement sur
une politique familiale québécoise durant l'année 1985;
- la nomination d'un ministre délégué à la famille en juillet
1985;
- la création d'un Conseil de la famille en juin 1988;
- la publication d'un plan d'action gouvernemental en matière de
politique familiale en septembre 1989.
Le Regroupement désire également enrichir la réflexion nécessaire à l'élaboration d'une politique familiale globale au Québec. Nous avons à cet effet créé en octobre 1986, le Carrefour des affaires familiales qui comprend :
- une banque informatisée de toutes les
données que nous avons pu collecter, à partir des 150
programmes du Québec d'aide à la famille, des ressources de
quelques 800 organismes de services aux familles et de quelques
centaines de personnes ressources de divers secteurs de la vie
québécoise;
- nous offrons également 18 Satellites ou tables de concertation
aux personnes et organismes désireux d'échanger sur les 18
secteurs d'activités correspondant aux 18 ministères
identifiés comme devant avoir une relation avec une véritable
politique familiale. Exemple : Familles et éducation, Familles
et loisirs, Familles et fiscalité, Familles et environnement,
etc...
Ma communication sera une brève synthèse des observations et
recommandations de la troisième assemblée du Satellite Familles
et communautés culturelles qui s'est tenue à Montréal, le 16
septembre dernier.
La Société d'accueil
Rappelons d'abord que le Québec est une province du Canada.
C'est une société majoritairement francophone au coeur de
l'Amérique du Nord anglophone. C'est là un élément
extrêmement important, car la maîtrise de la langue du pays
d'accueil est un élément fondamental pour une bonne insertion
des immigrants.
Au cours des trente dernières années, le Québec a connu de profonds changements imprévus. Il s'est modernisé, industrialisé, ouvert sur le monde. L'ensemble de ces transformations a profondément modifié la vie des familles. Le Québec est passé d'une société relativement homogène où mariage, familles biparentales avec père pourvoyeur, mère au foyer et stabilité du noyau familial étaient la norme, à une société caractérisée par la diversité des profils familiaux, la mutation de l'un à l'autre et la réduction de la taille de la cellule familiale. Ainsi, les familles nombreuses qui ont longtemps caractérisé le Québec sont chose du passé. Avec 1,4 enfant par femme, on est très loin du seuil de renouvellement des générations qui se situe à 2,1. La monoparentalité et principalement celle avec une femme comme cheffe de famille, est devenue une forme d'organisation familiale de plus en plus courante et une majorité de femmes travaillent à l'extérieur du foyer.
Parallèlement, l'immigration au Québec, s'est aussi profondément transformée. Avant 1941, le Royaume-Uni, l'Europe et les États-Unis étaient les réservoirs naturels de l'immigration québécoise. Entre la deuxième guerre et la fin des années '50, les pays de l'Europe du Sud (Grèce, Italie, Portugal) deviennent plus importants. À compter des années '60, on observe la croissance des arrivées en provenance des Antilles, de l'Asie et de l'Amérique latine. En 1984, c'est 70% des immigrants qui proviennent des pays du Tiers Monde.
L'immigration est à la base du peuplement de l'Amérique du Nord. Mais si jusqu'ici le Québec, comme la plupart des pays, a surtout véhiculé sa politique migratoire sur ses besoins économiques, il tient de plus en plus compte d'autres facteurs. Alors que le nombre des naissances ne cesse de diminuer, l'immigration permet de ralentir le vieillissement de la population et concourt à sa croissance. En plus de considérations économiques et démographiques, le Québec assume aussi ses responsabilités à l'égard de l'accueil des réfugiés.
Le Québec a toujours reçu des immigrants. Il s'est même doté d'un Ministère de l'Immigration en 1968. Ce Ministère partage ses pouvoirs avec le gouvernement fédéral dont la législation est prépondérante. Que l'immigration des familles est une réalité humaine, les législateurs l'ont reconnu et l'ont inscrit dans les lois de façon importante. C'est vrai qu'ils y accordent une priorité, mais c'est une modalité pour mettre en oeuvre les objectifs économiques de l'immigration. On a, d'une part, des immigrants indépendants, sélectionnés selon des critères auxquels ils satisfont et qui peuvent donc immigrer parce qu'ils ont passé le test et qu'ils sont productifs. Il y a, d'autre part, les dépendants définis par leur appartenance à une famille. Ils sont de ce fait soustraits aux critères d'admission et peuvent immigrer parce qu'un chef de famille les prend en charge. Ce clivage fondamental de la politique d'immigration est une réalité inscrite dans les lois, règlements et procédures. Malgré des progrès récents, les mesures d'adaptation sont encore orientées vers l'établissement et l'intégration du chef de famille qui est souvent lui-même dans un processus d'intégration. Nous estimons que des programmes pour l'ensemble de la famille favoriseraient davantage une véritable adaptation.
Les familles immigrantes
Autant le Québécois que l'immigrant doivent faire leur deuil.
Le premier, de l'homogénéité de sa société, le second, de
son pays d'origine. La migration est un processus qui relie deux
sociétés et ce processus a des effets assez différents sur
chacune d'elles.
Quand on étudie les contextes d'origine, on remarque que ce sont les groupes d'âges les plus productifs qui émigrent. Cela peut impliquer un fardeau de travail productif supplémentaire pour ceux et celles restent. Il ne faut pas non plus oublier le fardeau supplémentaire lié au travail reproductif : soins à dispenser aux personnes âgées, aux malades ou aux jeunes enfants. Ce sont souvent les personnes âgées qui prennent alors les responsabilités familiales sur les épaules.
Les migrations de main d'oeuvre contribuent à la monétarisation de l'économie locale, non pas à la production mais en termes de modernisation des habitudes de consommation. Ceci contribue à la formation d'une idéologie stimulant la migration. Les motifs économiques et politiques de la migration sont fréquemment interreliés. En Haïti par exemple, le contexte politique rend la vie extrêmement difficile au niveau économique. En plus, il y a aussi les motivations personnelles de l'individu à vouloir migrer, et là encore les projets individuels se mêlent souvent aux projets familiaux
La migration est donc souvent un cadre individuel basé sur une véritable stratégie familiale. En fait, la famille occupe une place centrale dans le processus migratoire et des lois qui la régissent, mais également dans le processus d'adaptation. Elle contribue, comme d'autres groupes primaires, à atténuer les effets du déracinement et à permettre à ses membres d'être mieux équipés pour affronter les changements qu'impose l'adaptation au nouvel environnement. Mais la famille est généralement le groupe primaire le plus éprouvé dans le passage d'une société à l'autre. L'une des raisons est bien sûr l'influence différenciée du nouveau milieu sur ses différents membres. Une autre raison est la dislocation que peut causer le processus migratoire en séparant ses membres. Émigrer, c'est aussi se séparer d'êtres chers; émigrer, c'est aussi mourir un peu.
On attribue souvent les difficultés des familles émigrées à des questions de culture, de choc de cultures. C'est juste, mais il ne faudrait pas oublier le stress consécutif à la migration elle-même. L'immigration est par définition traumatisante. Elle peut être particulièrement traumatisante quand c'est un immigrant du Tiers monde, membre d'une minorité visible, qui se rend dans une société blanche et développée.
Les familles immigrantes au Québec
La modernité frappe de plein fouet les immigrants dès leur
arrivée au Québec. Les immigrants débarquent généralement à
Montréal, un grand centre urbain, où ils découvrent un tissu
social et familial beaucoup plus restreint. L'entraide à
l'intérieur de la famille élargie est quasi inexistant de même
que celles entre les familles. Ce qui frappe le plus, c'est
l'individualisme des gens, mais l'esprit de consommation de la
nouvelle société d'accueil attire beaucoup.
Les immigrants découvrent au Québec des valeurs telles la démocratie, la liberté d'expression et le droit à l'éducation dont plusieurs étaient privés dans leur pays. La contre partie est la remise en question des rôles parentaux et conjugaux .
Au Québec, la famille élargie, c'est le Centre d'emploi ou le Centre de services sociaux. Les relations de couple sont plus égalitaires. Les femmes exercent davantage l'autonomie. Les conjoints immigrants doivent développer des techniques de communication qu'ils n'ont pas auparavant. Le nouveau contexte socio-économique et culturel change souvent le rôle du père dans la famille. À cause du niveau de chômage, il perd souvent le rôle de seul salarié. Il peut aussi ressentir une perte de statut à l'intérieur comme à l'extérieur de la famille.
Chez beaucoup de familles immigrées, le statut des personnes âgées est plus important. Elle doivent cependant vivre leur vieillesse dans des conditions très différentes de celles de leur pays d'origine. Elles n'ont pas la même autorité dans la famille et la migration peut donc entraîner pour elles une sorte de délaissement et un isolement social et linguistique.
Plusieurs immigrants s'étonnent des interventions de l'État dans leurs relations avec les membres de leurs familles, notamment celles de la Direction de la protection de la jeunesse. C'est qu'au Québec, les enfants ont une plus grande liberté d'expression que dans la plupart des pays d'origine. À l'école, on leur apprend qu'il faut être autonome, ce à quoi ils n'étaient pas habitués auparavant. Ils s'adoptent plus vite, ils maîtrisent plus facilement la langue, au point où c'est à eux qu'on demande parfois d'interpréter pour leurs parents. Au fond, ce sont souvent eux qui font entrer la culture québécoise dans les foyers d'immigrants. On met beaucoup sur les épaules des enfants. Les enfants sentent la responsabilité de répondre aux attentes des parents. Ces derniers espèrent souvent que la vie de leurs enfants donnent un sens à leurs propres projets. Cependant, réussir dans le contexte québécois n'est peut-être pas toujours cohérent avec le maintien du mode de vie connu par les parents.
Au fond, les valeurs familiales des immigrants sont souvent analogues à celles qui prévalent au Québec avant la Révolution tranquille, c'est à dire , il y a une trentaine d'années. Considérées comme traditionnelles, elles reposent sur des bases solides qui ont autrefois fait la force de la famille et de la société québécoise : respect de l'autorité parentale, apprentissage des enfants à la vie en société, exploitation de la dimension spirituelle, sinon religieuse dans le développement global de la personne, sens de l'entraide dans le cadre de la famille élargie, ... etc.
De plus, vivant au Québec, les familles immigrantes sont soumises aux mêmes forces et aux mêmes tensions qui traversent l'ensemble de la société québécoise. Leur origine différente et leur arrivée récente sont cependant des facteurs d'aggravation et par le fait même, soulignent l'urgence des solutions à apporter au bénéfice de l'ensemble des familles de la société.
En guise de conclusion
Notre voeu le plus cher est que la non-séparation des familles,
ou tout au moins leur réunification rapide soit à la base des
politiques migratoires des pays d'accueil. Nous voudrions voir
également reconnue, surtout au niveau de l'adaptation,
l'autonomie des personnes, c'est à dire, l'égalité entre les
hommes et les femmes. On doit aussi davantage sensibiliser les
parents au rôle important des enfants dans le processus
d'acculturation et leur donner des pistes de solution pour à la
fois conserver leurs traditions et s'adapter aux nouvelles
valeurs. Nous voudrions voir aussi que les structures d'accueil
soient soutenues par une réponse adéquate aux besoins. Et
enfin, que l'on ne conditionne pas à l'échelle internationale,
des politiques qui forcent les gens à émigrer et à demander
l'asile.