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Jean-René Milot Image de la conférence
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mercredi 20 juin 2007 Islamologue Professeur associé Département de sciences des religions - Faculté des sciences humaines Université du Québec à Montréal - UQÀM |
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| Parlons
du voile : Culture - religion - ethnicité « Comment se fait-il qu'un simple bout de tissu fasse couler autant d'encre et suscite autant de controverse? » C'est la question que se posent beaucoup de gens en référant au voile ou au foulard dits islamiques. À cette question apparemment claire et pertinente, il n'y a pas de réponse simple, car on doit d'abord se demander si le voile est seulement « un bout de tissu ». Et là, il faut bien se rendre compte que ce « bout de tissu », le voile, est devenu un signe, une sorte d'emblème qui représente des choses très différentes selon les personnes qui le portent et pour les divers milieux où il est porté. Nous allons donc essayer de retracer le parcours du voile islamique depuis ses origines dans l'Arabie du VIIe siècle après Jésus-Christ jusqu'à aujourd'hui pour saisir comment il a pris diverses significations. Ceux et celles qui croient que le port du voile est une obligation religieuse invoquent habituellement deux passages du Coran, à savoir le verset 31 du chapitre 24 qui demande aux croyantes « de baisser leurs regards, d'être chastes, de ne montrer que l'extérieur de leurs atours, de rabattre leurs mantes sur leurs poitrines, de ne montrer leurs atours qu'à leurs époux, [...] », et le verset 59 du chapitre 33 : « Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de se couvrir de leurs mantes : c'est pour elles le meilleur moyen de se faire connaître et de ne pas être offensées ». Il peut être intéressant de noter que le terme arabe traduit par « mante » n'est pas hidjab (voile) mais bien djilbab (mante, manteau). Cela signifie peut-être qu'à l'origine ce que le Coran demandait n'était pas une pièce de vêtement spéciale mais plutôt une façon de porter un vêtement habituel. Ce qui était visé par le Coran, c'était une manière de favoriser la modestie pour ne pas exposer inutilement les femmes aux regards des étrangers. De là, l'idée de voile (hidjab), de protection, qui était d'abord une question fonctionnelle. Par la suite, la coutume de se voiler s'est répandue chez les musulmanes, mais selon des modalités très diverses en fonction de la culture locale de chaque peuple où s'implantait l'islam. Ce n'était toutefois pas un signe vraiment distinctif, puisque, en divers coins du monde de l'époque, beaucoup de femmes non musulmanes avaient aussi coutume de se voiler. Ce n'était pas non plus une pratique universelle indissolublement liée à l'islam. De fait, la majorité des docteurs de l'islam considérait et considère encore aujourd'hui que le port du voile n'est pas une obligation religieuse stricte comme le sont les cinq piliers de l'islam, à savoir la profession de foi, la prière quotidienne, l'aumône, le jeûne du mois de Ramadan et le pèlerinage à la Mecque. Pour eux, comme pour la plupart des croyants et des croyantes qu'elles portent ou non le voile , il s'agit plutôt d'une pratique recommandée (sounna) et embrassée librement. Jusqu'ici, rien de ce que nous venons de dire sur le plan religieux n'explique vraiment les remous actuels autour du voile islamique. L'explication, il faut plutôt la chercher dans un passé plus récent et davantage sur le plan sociopolitique : à la dimension fonctionnelle et pieuse qu'avait précédemment le voile s'est ajoutée au XXe siècle une dimension symbolique et identitaire qui explique la charge émotive qu'il véhicule actuellement. Ainsi, en Turquie, par exemple, l'interdiction de porter le voile a été associée à des mesures radicales de modernisation et de laïcisation adoptées par le régime d'Atatürk dans les années 1920 : abolition du califat, suppression du statut de religion d'État pour l'islam, abolition de la loi islamique (shari`a) et suppression des ordres religieux soufis (mystiques). Ce n'est pas là le seul exemple du sort réservé au port du voile. Ainsi, en Iran, le régime du Shah a banni le port du voile dans les lieux publics et le régime colonial français en a fait autant en Algérie, imité en cela par le régime de Bourguiba en Tunisie. Sans aller jusque là, la plupart des pays musulmans ont vu le port du voile décliner dans le sillage de la modernisation. Il ne faut donc pas s'étonner de la suite des choses : dans la mesure où le bannissement du voile avait été associé à la laïcisation et à l'occidentalisation, sa réapparition, forcée ou spontanée, a été culturellement et politiquement associée à l'entreprise de réislamisation de la société prônée par les islamistes depuis la « révolution islamique » iranienne de 1979. De là, l'ambiguïté que prend le voile, pas nécessairement en lui-même en tant que pièce de vêtement, mais en tant que symbole diversement perçu : pour les uns, le voile, quelles que soient ses formes, est devenu un symbole du rétablissement des droits de Dieu, un rejet de l'occidentalisation et de l'imposition des valeurs modernes. Pour d'autres, par contre, le voile est un emblème de la violation des droits des femmes, un recul vers le Moyen Âge. Dans un tel contexte global avec ses multiples variantes locales, il devient très difficile de savoir pourquoi, chez nous, telle ou telle musulmane porte le voile. Il s'agit d'une minorité de musulmanes, mais leur visibilité peut facilement nous faire fausser les perspectives. Dans la plupart des cas, il s'agit d'un libre choix, surtout s'il s'agit d'une célibataire professionnellement indépendante. En même temps, on ne peut pas présumer que ce choix exprime nécessairement un rejet du monde occidental, des valeurs modernes et de la société séculière. On peut aussi bien y voir et peut-être paradoxalement une façon de s'insérer dans la société, de participer à la vie commune tout en conservant une identité marquée par un souci de modestie. Pour certaines et tout aussi paradoxalement le port du voile peut avoir une touche féministe, au sens où elles s'en servent pour afficher leur émancipation par rapport à des modes vestimentaires dictées par des hommes et qui avilissent les femmes. Comme le suggèrent ces quelques lignes, beaucoup de choses peuvent expliquer les controverses autour du voile, mais il n'est pas toujours facile d'identifier exactement ce qui est en cause dans chaque cas. L'important est de se rappeler que le voile n'est pas seulement « un bout de tissu », c'est aussi un symbole qui cristallise par son ambiguïté même les perceptions les plus diverses. Ces perceptions ne sont pas la réalité elle-même mais bien ce que notre imaginaire construit à partir de ce qu'il voit et en pensant qu'il voit tout. Qui peut prétendre qu'il voit tout dans le cas du voile? Cela nous invite à élargir notre horizon bien au-delà du « bout de tissu » que nous voyons avant de porter un jugement sur la personne qui le porte... |
M. Jean-René Milot |
Département de sciences des religions Pavillon
Thérèse-Casgrain |
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sciences humaines Vox : (1) 514-987-3636 Courrier |